La cacophonie
Nouvelle écrite en tant que validation dans le cadre de ma deuxième année de Master en philosophie
Pascal Chenard avait toujours apprécié le silence. Bien sûr, il aimait la musique ; les discussions animées avec ses amis, les fêtes joyeuses et le cinéma, mais il avait toujours trouvé qu’on sous-estimait le silence. Il avait grandi à la campagne, enfant solitaire éloigné de tout. Il avait gardé un brillant souvenir de ces longues journées d’avril, pendant les vacances, quand ses parents travaillaient et que le soleil commençait à pointer le bout de son nez. Il sortait alors une paillasse et s’installait dans le jardin pour lire de longues heures au rythme du chant des oiseaux. Lorsqu’il fut devenu adolescent, il commença à découvrir la musique, surtout le rock’n’roll, mais aussi les après-midis et les soirées avec les amis, à discuter de longues heures. Ses parents étaient assez permissifs et il en avait largement profité. Il passait alors moins de temps exposé au silence, d’autant plus qu’il écoutait de la musique dans sa chambre en rentrant. Il apprit la guitare et se révéla assez talentueux, monta un groupe de musique et réussit à obtenir un petit succès régional. Mais même à cette époque-là, il prenait toujours du temps pour se promener en forêt et de profiter de son calme. Puis il devint étudiant et il dû aller vivre en ville. Paris et son brouhaha permanent, ses voitures, ses rooftops, ses passants… ça avait été un cauchemar pour lui et nulle part ni à Montmartre ni à Vincennes il ne retrouvait le calme de sa campagne. Aussi, dès qu’il eut terminé ses études, Pascal décida de s’éloigner un peu. Il avait fait des études de musique et se fit très vite un nom dans le journalisme musical grâce à son oreille fine et à sa capacité à découvrir de nouveaux talents. Cela lui permit d’acheter une petite maison dans le Sud de la France, au fin fond de la campagne, d’où il pouvait exercer sa profession en silence. Bien sûr, il écoutait toujours de la musique, mais certains moments de la journée étaient dédiés au silence le plus total. Le matin, il buvait son café et fumait sa cigarette sur sa terrasse et il n’appréciait rien plus à ce moment-là de la journée que le chant des grillons. Le soir, il prenait toujours le temps de lire quelques pages devant son feu de cheminée s’il ne faisait pas trop chaud ou à la lumière des étoiles avec sa liseuse en plein été. Pascal avait trouvé un équilibre parfait dans sa vie et il en était pleinement heureux. Avec l’âge, il s’était de plus en plus passionné pour l’écriture au dépit de la musique, et cela lui laissait de plus larges plages de silence. Il avait également commencé à faire du journalisme artistique et s’y était fait une petite renommée.
Ce jour-là, il était invité à un vernissage à Bordeaux. La ville se trouvait à plusieurs heures de route, mais les artistes présentés étaient de nouveaux petits prodiges et il ne pouvait pas faire une croix dessus, cela faisait partie du métier. Il se leva tôt pour pouvoir profiter un peu du calme du matin avant de prendre sa voiture et l’autoroute. Après le bruit des chauffards, l’agitation de la ville l’entoura très vite. Aussi fut il soulagé lorsqu’il arriva parmi les premiers à la galerie, qui était alors encore calme. On lui proposa dès son arrivée des macarons et du champagne, qu’il accepta volontiers. Il commença sa visite, et son regard fut très vite attiré par un immense mandala. Voyant son intérêt, la galeriste, une femme élégante aux longs cheveux noirs, s’approcha de lui
« Le tableau vous plait ? demanda-t-elle avec un sourire énigmatique
-Oui, beaucoup. Mais cela reste très classique, c’est un mandala. Certes peint sur une toile au lieu d’être réalisé avec du sable, mais un mandala quand même.
-Voyez-vous, ce qui fait tout le charme du mandala c’est son équilibre et son caractère éphémère. Les couleurs et les formes sont pensées pour s’accorder et contraster, et tout cela est très précis. La fabrication du mandala et sa contemplation sont des exercices de méditation. Il n’est pas fait pour durer, et cela renforce sa beauté. Profitez de celui-ci, car il ne durera pas éternellement non plus. Il a été réalisé avec une peinture qui s’efface avec le temps. D’ici un mois, il ne restera plus sur cette toile que quelques couleurs pastel avant qu’elle ne redevienne totalement blanche. »
Il ne savait pas pourquoi, mais ce mandala faisait résonner quelque chose en lui. C’était, pour lui, le signe d’un art réussi.
En sortant de la galerie, Pascal fut de nouveau pris par le brouhaha de la ville. Il se hâta de rentrer chez lui, en repassant par l’autoroute, au milieu des bruits de moteur et des fumées d’essence. En arrivant chez lui, son premier réflexe fut de fermer les yeux pour profiter du silence. Il rentra dans son salon, pris un livre dans la bibliothèque et s’assit sur le canapé, se réjouissant d’avance de sa soirée calme.
Au moment même où il ouvrit son livre, la télé démarra sur une émission de télé réalité stupide. Le son était fort, insupportable. Pascal sauta sur la télécommande pour faire cesser la nuisance. Les piles devaient être vides, car cela ne fonctionnait pas. Il se leva donc pour aller éteindre la télévision manuellement. Mais rien n’y fit, il eu beau massacrer le bouton, l’appareil infernal refusait de se taire. Pendant une bonne demi-heure, Pascal essaya tous les boutons, consterné par son inhabilité à négocier avec une technologie aussi simple. Dans un élan de rage, il finit par tirer violement sur le fil électrique avant de retourner à son livre, satisfait.
On était au début de l’hiver, et l’air commençait à se rafraichir légèrement. Pascal aimait la chaleur de l’été, mais également le froid de l’hiver, et c’était le changement de saison qu’il préférait. Le passage de l’automne à l’hiver dans le Sud était une rare excuse pour allumer un feu de bois et profiter de son léger crépitement ; se préparer un bon thé bien chaud et s’enrouler dans un plaid. C’était le premier feu de l’année, et il décida de continuer sa lecture jusque tard dans la nuit.
Epuisé, vers une heure du matin, il monta dans sa chambre, content d’être dans les conditions d’un sommeil calme et réparateur. Il se lova dans ses draps en velours, rêvassant sur le dos à l’histoire qu’il venait de lire, réfléchissant aux suites possibles. Il adorait se questionner sur ce qu’il allait se passer dans la suite des livres, et il était toujours déçu de ne plus pouvoir le faire lorsqu’il les terminait, alors même que, paradoxalement, il les dévorait. Lorsqu’il ne pouvait plus imaginer des fins diverses, il s’amusait à se questionner sur ce qu’il se serait passé si un événement de l’histoire avait été modifié. Lire un livre avant de dormir, cela l’emmenait toujours dans un univers imaginaire complexe qui se prolongeait dans ses rêves. Il commençait à s’endormir, satisfait, lorsque les Rolling Stones se mirent à hurler satisfaction dans toute la maison. « I can’t get no satisfaction / Cause I try and I try and I try … ».
Dans un état second, il cru d’abord qu’il rêvait. Mais la musique le réveilla assez rapidement et il du se rendre à l’évidence ; sa platine s’était allumée seule à son tour. « He’s telling me more and more about / Some useless information … ». Il aimait les Stones. Mais dans la journée, lorsqu’il décidait d’écouter de la musique. Pas au milieu de la nuit lorsqu’il commençait à s’endormir confortablement. « Supposed to fire my imagination / I can’t get no. No no no … ». A contrecœur, il sorti de son lit dans la pénombre, descendit l’escalier en bois gémissant, alluma la lumière du salon et alla enlever le bras de la platine du vinyle. Il éteignit l’ampli et retourna vers l’escalier. Il eu à peine le temps de poser le pied sur la première marche, qu’un « I can’t get no » sonore se fit à nouveau entendre. Consterné, mais les limites de sa patience atteintes, il tira sur le fil de son système son comme sur celui de sa télé et retourna se coucher. Il se dit qu’il ferait venir un réparateur le lendemain. A peine quelques minutes après qu’il eu de nouveau fermé les yeux, il entendit une voix d’homme et des coups de feu. Là encore, il émergea péniblement de son début de sommeil pour retourner dans son salon, tout de même assez paniqué. Avant de descendre les marches grinçantes, il composa le numéro du commissariat régional et posa son doigt près du bouton d’appel. Il descendit prudemment, en essayant de ne pas faire de bruit. Ce n’était que la télévision, qui était de nouveau allumée, cette fois-ci sur un film d’action, et le son était particulièrement fort, insupportable. Il vérifia le fil, qui était toujours débranché. Pascal cligna plusieurs fois des yeux et se pinça. Il ne pensait pas rêver, mais ne comprenait pas comment un appareil pouvait fonctionner sans être branché. Il saisit son téléphone pour appeler un service d’électriciens de nuit.
« -Bonsoir ; j’ai un problème avec ma télévision, elle refuse de s’éteindre, expliquât-t-il au téléphone, avec une voix à la fois agacée et hésitante.
-Monsieur, je vous conseille de la débrancher et d’attendre demain pour l’intervention, lui répondit l’électricien, les tarifs de nuit sont élevés et je vous avoue que je n’ai pas trop envie de me déplacer à cette heure-ci pour un tel problème, ce n’est pas vraiment une urgence.
-Non non, vous ne comprenez pas, j’ai déjà pensé à la débrancher bien sur, je ne suis pas stupide. Elle continue quand même de fonctionner, comme vous pouvez l’entendre.
-Vous croyez vraiment que c’est l’heure pour un canular ?
-Mais je vous assure, je ne comprends pas non plus mais c’est insupportable je ne peux pas dormir.
-Ce n’est pas d’un électricien dont vous avez besoin dans ce cas monsieur, mais d’un psy. »
L’électricien lui raccrocha au nez. Pascal tenta d’appeler d’autres services, mais la teneur des conversations resta plus ou moins la même, mis à part pour quelques arnaqueurs qui lui demandèrent des sommes mirobolantes.
Il finit par renoncer après une dizaine d’appels. Le son de la télévision semblait être de plus en plus fort. Et d’un coup… « I can’t get no satisfaction … ». La chaine s’était rallumée, rythmant étrangement le film d’action. Pascal tourna sur lui-même dans son salon à la recherche d’une solution et s’effondra sur le canapé avant d’éclater en sanglots, découragé. Il regarda l’heure. Il était maintenant trois heures du matin, et il avait à peine pu fermer l’œil. Rassemblant ses dernières forces, il prit la télévision et l’amena au garage. Il fit de même pour l’intégralité de son système son. Son garage était insonorisé. Il ferma la porte et écouta. Pas un bruit. C’est avec une profonde satisfaction que Pascal remonta dans sa chambre et réussit enfin à dormir.
Il se réveilla tardivement, vers dix heures, ce qu’il détestait. Tôt le matin, l’air avait une certaine odeur qui se fondait avec celle de son café et de sa cigarette et qu’il appréciait particulièrement. Entre quatre heures et six heures, il y avait une certaine ambiance enrobée de silence qui dynamisait ses journées. Déjà quelque peu agacé donc, il mit sa cafetière à l’italienne sur la plaque de cuisson. Il n’aimait pas les machines pour faire le café, il trouvait cela moins bon, on prenait moins le temps de la préparation et il détestait leur vrombissement agressif le matin.
Il mit un pull pour aller profiter des derniers rayons du soleil matinal. Quelques feuilles ambrées recouvraient la terrasse en bois, et il oublia quelques secondes l’épisode de la veille pour profiter de la sérénité du matin. Quelques secondes seulement car quelques notes d’arpège se firent rapidement entendre. C’était doux, pas désagréable, mais Pascal sursauta car cela fit monter en lui une angoisse incontrôlable. Quelques secondes plus tard, un solo digne d’un concert de métal répondit à l’arpège, donnant raison à cette peur inexpliquée. Les notes sonnaient, agressives, et vrillaient la tête de Pascal. L’arpège se faisaient de moins en moins doux. Les deux instruments semblaient concourir, les notes n’allaient pas ensemble et le tout formait un insupportable tapage disharmonieux. Il se prit la tête dans les mains et hurla, tentant de couvrir le son des instruments de sa propre voix, en vain. Il envoya valser sa tasse de café qui s’éclata en petits morceaux de porcelaine blanche sur la terrasse. Il se leva soudainement et couru rageusement jusqu’au salon. Dans un coin de la pièce, perchées sur le mur, ses deux guitares s’agitaient. Leurs cordes bougeaient seules, comme si elles avaient été dotées d’une volonté propre. Il avait prévu de les frapper sur le sol à la manière des rockeurs, mais se radoucit en les voyant. C’était ses deux premières guitares. Elles étaient chargées de l’histoire de tout un pan de sa vie et de sa jeunesse. Il ne les utilisait plus, mais il y tenait infiniment. Il avait appris sur cette guitare accoustique achetée dans un magasin discount pour une cinquantaine d’euros, mais qui sonnait étonnamment bien. Il avait ensuite économisé le moindre centime pour s’acheter une Fender, le même modèle que celui sur lequel jouait Hendrix. Il leur pardonna rapidement leur caprice et les enleva délicatement du mur, les rangea soigneusement dans leurs housses, pour les envoyer rejoindre la télévision et la platine dans le garage.
Il s’assit quelques minutes pour réfléchir. Il avait l’impression de devenir fou. Il était impossible que les guitares se soient mises à jouer seules, et il s’agissait certainement seulement du fruit de son imagination. Il ferma les yeux et écouta attentivement tous les bruits de la maison. Une ampoule un peu vieille qui crépitait légèrement. Le chant des oiseaux qui s’entendait à travers la fenêtre ouverte. Le bruit du vieux bois qui craquait occasionnellement. Le ronronnement du réfrigérateur qui s’amplifiait, s’amplifiait, s’amplifiait de minute en minute. Il ouvrit brusquement les yeux. Il savait déjà ce qui allait se passer.
Il vida son frigo à la hâte, posant tranches de saumon et haricots verts sur le plan de travail. Il savait qu’il n’y avait plus de place dans le garage, et il pensait à le sortir dehors avant d’aller en acheter un nouveau en magasin avec livraison et reprise. Il tenta de le déplacer, mais c’était beaucoup trop lourd pour lui. Il se laissa chuter pesamment sur le sol, totalement découragé. Il se reprit et se leva, alla jusqu’à sa voiture et conduisit jusqu’au premier magasin d’électroménager. Il négocia une livraison le jour même en leur expliquant l’urgence de la situation. Arrivé chez lui, le livreur regarda avec étonnement le meuble de télévision vide en face du canapé et s’insurgea du défaut de fabrication du réfrigérateur qui faisait un vacarme assourdissant. Cet épisode lui prit une bonne partie de la journée et il était trop anxieux pour travailler le peu de temps qu’il lui restait, mais au moins il avait un réfrigérateur neuf et silencieux dans sa cuisine.
Cette situation de calme relatif ne dura néanmoins pas très longtemps. Pascal était épuisé et se réjouissait d’aller dormir tôt, mais au moment où il ouvrit ses draps, un bourdonnement bruyant se fit entendre. Le nouveau frigo faisait aussi des siennes. Lassé, il se redressa en soufflant comme un bœuf, attrapa son téléphone ; un sac de couchage et des affaires chaudes et parti pour une balade nocturne en pleine nature. Il s’éloigna beaucoup de la maison, marcha jusqu’à être calmé. Il ramassa un peu de bois pour faire un feu et installa un campement de fortune derrière un gros rocher qui l’abritait du vent. Il se reposa quelques minutes dans le calme de la nuit, puis saisi son portable.
Annonce : Réfrigérateur neuf à donner ; acheté hier, il fait du bruit il faut le réparer. A venir chercher sur place.
Puis il s’allongea en se disant que s’endormir sous les étoiles n’était finalement pas si mal.
Il fut réveillé par les rayons du soleil qui frappaient sur ses paupières. Il saisit son téléphone. Il avait déjà une réponse à son annonce. Une femme qui pouvait venir chercher l’engin dans la journée, entre dix heures et seize heures. Il l’appela pour lui donner rendez-vous à dix heures et se dirigea vers la maison. Il arriva un tout petit peu avant elle, le frigo faisait un bruit de plus en plus insupportable. Il se réjouit qu’elle soit à l’heure et qu’il n’ait qu’un quart d’heure à attendre. Elle était accompagnée et il n’eut heureusement pas à porter. Elle s’étonna qu’il ne souhaite pas plutôt se faire rembourser, mais mis à part ça elle ne posa pas plus de question et disparu avec la nuisance.
Pascal était donc forcé de vivre sans télévision, sans chaine et sans frigo. Il savait qu’il n’avait pas vraiment besoin de la télé, il préférait lire. Pour la musique, son ordinateur ferait l’affaire. Il essaya de relativiser encore un peu et de se dire qu’il pourrait se passer de réfrigérateur. Après tout, ça ferait des économies d’énergie.
Il était bien conscient qu’il ne comprenait rien à la situation et que son calvaire n’était pas terminé, qu’il devrait peut-être encore ruser contre ce qui s’était transformé pour lui en maison des horreurs. Il profita d’autant plus du calme qu’il avait, et profita pleinement de son après-midi pour lire et écrire dans le silence le plus total, silence qu’il savoura comme une cuillère de caviar. C’est avec appréhension le soir qu’il posa le pied sur la première marche de l’escalier menant à la chambre. Il souhaitait vraiment faire une nuit complète, il était épuisé comme il ne l’avait pas été depuis ses années étudiantes. Il comprit que son appréhension était justifiée lorsque l’éclairage commença à crépiter, de plus en plus fort, jusqu’à ce que cela lui vrille les oreilles d’un soi aigu. Il se protégea avec ses mains et couru jusqu’au disjoncteur. Il s’y attendait, cela ne suffit pas à faire taire l’éclairage. Il se saisit alors d’un marteau et s’appliqua à soigneusement casser toutes les ampoules de la maison. Il frappait joyeusement dessus, abimant les abas jours au passage, comme pour évacuer toute sa colère. Mais à peine eut-il terminé cette tâche qu’il entendit un brouhaha assourdissant venant de la cuisine. Les parties métalliques de ses plaques au gaz s’étaient mises à sauter sur elles-mêmes pour faire un bruit de castagnettes. Il saisit une à une les pièces de métal, peinant à les tenir en place, pour les amener au garage. Lorsqu’il ouvrit la porte, un fracas étourdissant le prit, il crut que sa tête explosait. La télévision, la chaine et les guitares avaient augmenté le volume jusqu’à la limite de ce qui était humainement supportable. Il jeta les pièces de métal dans le garage, le referma précipitamment et s’enfui. Mais en remontant, il entendit des bruits de pas brutaux dans l’entrée. Il s’y précipita et ouvrit le placard d’où provenait le son. Ses chaussures s’étaient mises à danser toutes seules. Il se saisit d’un sac pour les y ranger dans l’idée de les envoyer rejoindre les autres objets, mais il n’eu pas le temps de terminer cette tâche que le placard se mit à sauter sur lui-même à son tour. De surprise, il lâcha le sac et les chaussures s’enfuirent pour s’éparpiller dans toute la maison. Le bruit était digne d’un tremblement de terre.
Pascal sorti, s’éloigna et considéra les options qui s’offraient à lui. Il pensa à embaucher des déménageurs pour débarrasser toute la maison, mais il ne pouvait pas prévoir leur réaction et il avait soupçonnait que, de toutes manières, même s’il vidait tout ; les murs se mettraient à parler et les tuiles à sautiller. Il renonça donc et retourna vers la maison. Il descendit, se boucha les oreilles et pris une grande inspiration avant d’ouvrir la porte du garage. Il saisi sa tente le plus rapidement possible, remonta chercher le duvet, glissa sur une chaussure qui se baladait ; se releva et sorti en courant.
Il marcha une petite heure avant de s’installer dans une clairière de forêt. L’idée d’être réveillé par la lumière du soleil et le chant des oiseaux, entouré d’arbres, ne lui déplaisait pas tant que ça. La lune se reflétait sur les petits crocus sauvages qui jonchaient le sol et leur donnait un reflet enchanteur. Le ciel était dégagé. Il ne faisait pas très froid, mais il alluma tout de même un feu par plaisir. Enfant, il allait souvent camper avec ses parents ; et cela lui faisait remonter de bons souvenirs. A la lumière du feu, il pu lire un petit peu, appréciant la lumière jaune qui se reflétait sur les pages et l’odeur de bois fumée qui se mélangeait à celle, moussue, de la forêt. Il s’enroula ensuite dans son duvet, à même le sol de la tente. C’était inconfortable, mais il s’endormi rapidement et profondément. Il rêva qu’il dormait.
Il se fit bien réveiller par le chant des oiseaux, mais ce chant n’était pas doux comme il s’y attendait. Il s’agissait d’une cacophonie de moineaux, bouvreuils et autres bergerettes qui semblaient vouloir chanter aussi fort que le coq chacun. Le vent s’était levé, une petite brise douce, légère, mais qui hurlait dans les arbres comme une tempête. Les braises du feu étaient encore vives et crépitaient horriblement. Il entendait même les insectes s’agiter. La rivière qui devait couler quelques mètres plus loin faisait un horrible bruit de chutes vertigineuses. Pascal comprit alors que son seul lieu de repos venait de disparaitre. C’était la première fois que les bruits de la nature l’agaçaient. En temps normal, à ses oreilles, ils faisaient partie du silence.
Quitte à être entouré de bruit, autant retourner chez lui. Les chants des oiseaux lui vrillaient les oreilles de leurs sons aigus. Pascal retourna tristement vers la maison, d’un pas trainant, les larmes aux yeux. Aux bruits qui l’entouraient se rajoutaient ceux de ses pas, sourds et insupportables, ainsi qu’un sifflement dans les oreilles qui venait d’apparaitre.
Il n’avait jamais aimé les psychiatres, mais cela lui semblait être la seule solution qui lui restait. Il saisit donc son téléphone pour prendre rendez-vous. Face à l’urgence de la situation, le médecin lui donna rendez-vous le lendemain, à vingt heures après ses autres séances.
Il essaya d’écrire un peu, il en avait été incapable ces derniers jours. Il avait toujours eu besoin de calme pour travailler. Les bruits qui l’entouraient détournaient son attention, l’agaçaient et lui donnaient mal à la tête. Il se trouva incapable de produire plus de trois lignes.
Pascal se coucha dans son lit, décidant de tout de même tenter de dormir un peu. Les chaussures et les meubles dans le salon faisaient un capharnaüm insupportable, et les objets dans le garage hurlaient maintenant tellement fort que l’isolation ne semblait plus suffire. Il entendait les bruits de son propre corps, le bruit sourd et régulier de son cœur qui battait et semblait lui taper le cerveau et celui, irrégulier et sifflant ; de sa respiration. Contre toute attente, il réussit à s’endormir, mais pour se réveiller le lendemain avec un horrible mal de tête.
Il alla chez le psychiatre en voiture, aux les bruits de la nature auxquels se fondait le vrombissement du moteur succédèrent ceux de la ville. Il gardait toujours une petite larme qui pendait sur le coin de son œil. Il lui semblait maintenant que le bruit vrillait tout son corps, lui provoquait des courbatures, tapait sa poitrine et piquait son estomac.
Son entretien chez le psychiatre fut surnaturel. Il parlait incroyablement fort et Pascal eu beaucoup de mal à le supporter et à se concentrer sur la séance. L’homme refusa de le croire pour l’épisode des chaussures, Pascal ne pouvait pas lui en vouloir. Il chercha tout un tas d’explications, fit tout un tas de liens entre son passé et ces événements présents. Mais au fond de lui, Pascal savait qu’il n’était pas fou.
La séance ayant été une torture, Pascal décida de ne plus y retourner. Il se résolut plutôt à aller au magasin de bricolage chercher un casque antibruit qu’il se colla immédiatement sur les oreilles. Cela diminuait à peine le vacarme, et il avait l’air idiot, mais c’était toujours un peu moins insupportable. Puis il écuma toute la ville pour trouver une cabine d’isolation phonique. Il fut heureux d’avoir les finances pour se payer ce genre de chose car c’était absolument hors de prix. Il ne pouvait pas charger la cabine dans sa voiture, aussi insista-t-il pour être livré le jour même.
La cabine fut livrée le soir. Le regard consterné des livreurs face aux chaussures qui marchaient toutes seules et aux meubles qui sautaient partout rassura Pascal, il n’était pas le seul à les voir. Un des livreurs osa lui demander :
« Heu … M’sieur… Qu’est-cqu’il s’passe ici ?
-Je ne saurais pas vous expliquer » ; répondit Pascal en hochant la tête de gauche à droite
Contre toute attente, l’homme haussa les épaules et se remit au travail. La scène était surnaturelle.
Pascal vécu les semaines qui suivirent dans la cabine, qui ne suffisait pas à atteindre un silence total mais qui atténuait le bruit. Il y avait installé son ordinateur et une pile de livres, il avait également pris son téléphone. Bien sûr, il était parfois obligé de sortir pour manger (il se nourrissait maintenant de boites de conserve et de produits secs), et il se forçait à prendre l’air quelques minutes tous les jours malgré la vocifération de la maison. Il mettait systématiquement son casque antibruit lorsqu’il sortait. Le boucan était de plus en plus fort à chaque fois. Il ne voyait plus ni sa famille ni ses amis, auxquels il n’avait pas parlé de la situation (qui l’aurait cru ?) mais qui ne semblaient pas s’inquiéter outre mesure ; cela s’expliquait par les longs mois d’isolement dans lesquels il s’était parfois placé lors d’élans d’inspiration. Il avait la chance de bien supporter l’isolement et les espaces confinés. Il ne sortit qu’une fois, pour se rendre à un événement professionnel ; il dû abandonner son casque bien sûr, pour l’image ; et l’agitation de la ville et des individus réunis au même endroit faillirent le faire craquer, il eut du mal à se retenir d’exploser en sanglots au milieu de ses pairs. Dans sa cellule de quelques mètres carrés, ses livres et ses écrits lui permettaient de s’occuper et de ne pas sombrer dans la folie. Mais ce qui lui cassait le plus le moral, c’était l’absence de silence ; le bruit constant et répété.
Au début cela lui sembla supportable car la cabine étouffait tout de même un peu les sons, mais il se rendit rapidement compte que cela ne suffirait pas. L’impact du bruit permanent tapait ses nerfs, lui provoquait des douleurs dans tout le corps, tendait son dos. Il ne pouvait pas faire une vraie nuit, son sommeil n’était que superficiel et il se réveillait toujours avec les muscles et la tête endolorie. De grosses cernes bleues se creusaient sous ses yeux et descendaient jusqu’à ses pommettes. Il souffrait d’une migraine constante qu’aucun médicament ne pouvait soigner. Parfois, il se mettait à taper les objets autour de lui, à hurler, à pleurer et à insulter le monde ; espérant que son vacarme couvre celui de l’extérieur. D’autres fois, il s’asseyait en tailleur et essayait d’entendre les battements de son cœur, sa respiration, et d’ignorer les autres sons, dans le but de retrouver un contact avec lui-même. Enfin, il lui arrivait de se dissocier de lui-même, d’avoir l’impression d’être quelqu’un d’autre ; un inconnu. Pascal était à deux doigts de la folie.
Une semaine avant la fin de l’exposition, la galeriste l’appela pour l’inviter à assister au dénouement du mandala. Elle insista, dialoguant sur les belles couleurs pastelles qui s’effaçaient petit à petit et sur la poésie de cet événement. Pascal fini par accepter, surtout pour couper court à la conversation téléphonique. Il n’aimait pas le téléphone et son ton faux, grésillant, en temps normal ; mais dans le contexte qu’il vivait cela s’apparentait à une torture.
Une semaine plus tard, un mois jour pour jour ; il saisit donc son casque de travaux et son courage à deux mains au petit matin pour se rendre à Bordeaux. En traversant les vignobles, il releva rapidement que ce paysage ainsi que ses balades en pleine nature lui manquaient. Il s’attendait à ce que les bruits de la ville soient agressifs, et il en avait surement surestimé l’impact car cela lui sembla finalement presque supportable. Ce qui le fit s’inquiéter. Peut-être était il en train de devenir sourd. Même lorsqu’il enleva son casque, tous les bruits lui parurent fort mais néanmoins atténués en comparaison des dernières semaines qu’il venait de vivre.
Lorsqu’elle l’aperçut, la galeriste lui fit un sourire, un signe de la main et le rejoignit en hâte. Elle lui posa la main sur son épaule pour lui dire bonjour. Il entendit son cœur s’accélérer légèrement. Elle lui fit part de son contentement à le voir ici et l’invita d’un geste à rejoindre la foule qui se pressait devant le mandala. Les bruits des conversations étaient presque supportables. Sur la toile, il ne restait que des tons très clairs mais scintillants. C’était en effet très poétique, car bien que les couleurs fussent difficiles à distinguer, on les voyait pourtant s’effacer petit à petit. Sa coupe de champagne (dont il pouvait encore entendre le frétillement des bulles) à la main, Pascal resta une heure devant le mandala qui s’effaçait, collé épaule contre épaule avec la galeriste qui semblait vouloir l’accompagner. Et la toile devint totalement blanche.
Il remarqua alors que le bruit des conversations était tout à fait acceptable, qu’il n’entendait plus le frétillement des bulles de champagne ; ni le bruit des pas ; ni les battements de son cœur. Il sorti dans la rue, et le bruit de la ville lui sembla doux. Pour la première fois depuis un mois, il pu profiter de la chaleur du soleil sur sa peau sans se vriller les oreilles. Il sourit en pensant à la vie qu’il allait retrouver. Aux petits déjeuners sur la terrasse. Aux soirées lecture au coin du feu. A la musique harmonieuse qu’il allait pouvoir de nouveau écouter. A son confort moderne. A ses longues balades dans la nature et au chant des oiseaux. Au calme de la nuit et à son odeur. Il prit enfin conscience de combien tout cela lui avait manqué. Les repas joyeux avec les amis. Serrer sa mère dans ses bras. Le contact de l’herbe sur ses pieds nus. Le confort de son lit. Et les insomnies passées à imaginer la suite des histoires qu’il lisait.