Oh!
Nouvelle primée 1ère ex-aequo au concours de nouvelles départemental du Val-d'Oise "jeux d'écriture"
L'homme était assis là. Seul. Il contemplait l'eau cristalline du torrent . Des fougères, de la mousse et de magnifiques fleurs bordaient l'onde pure. Des parfums divins venaient lui chatouiller les narines. Et l'eau coulait sur les roches dans un murmure doux comme la plus belle des musiques. Plus loin, le torrent s'élargissait et formait une rivière troublée seulement par quelques ridules, entourée de grands arbres centenaires. Une péniche était toujours amarrée sur le côté. Une famille de pêcheurs et d'artistes l'habitait. Ils étaient les seuls à le connaitre, à savoir qu'il existait. Ses seuls amis. Ces gens aimaient l'eau, comme lui. Malheureusement, il ne pouvait plus avoir le moindre contact avec ce liquide. Même tremper sa main dedans était dangereux. Depuis l'accident, en vacances... ce jour où un maelstrom venu de nulle part l'avait emporté dans les profondeur des eaux. Il s'était d'abord débattu, avait essayé de crier. Il n'avait réussi qu'à boire la tasse. Puis il s'était calmé, au bord de la mort. Mais il était encore de ce monde. Pas grâce aux pompiers, ambulanciers, ou autres sauveurs. Non, plutôt grâce aux flots qui l'avaient emporté. Il s'était soudain senti très calme, très serein. Il pouvait respirer. Il flottait dans quelques abîmes immergés. Puis il y avait eût la lumière. Forte, aveuglante. Il était remonté, sans se presser. A quoi bon? Il lui semblait avoir des branchies. Et de nouveau la surface. Il avait nagé jusqu'à la berge. Et la pluie s'était mise à tomber. Une toute petite pluie, toute fine, pas bien méchante. Mais il ignorait encore le maléfice dont l'avait doté cet accident. Chaque fois qu'une goutte le touchait, elle créait une longue strie sur sa peau, qui s'enfonçait en lui. Il se retrouvait alors une épaule, un bout de bras, un bout de torse liquéfié. Plus de peau, plus d'os, plus d'organes, juste de l'eau. Heureusement, cette eau retenait le reste. Il ne perdait aucun membre. Il ne mourrait pas, et sa santé n'était pas atteinte. Simplement, il n'avait plus aucune sensation aux endroits liquéfiés, et si sa main devait devenir liquide, il ne pourrait plus rien attraper. C'était comme devenir petit à petit fantôme. Aux zones atteintes, on pouvait lui planter une épée, il n'aurait rien senti. Et que se passerait-il s' il devenait entièrement eau? Il l'ignorait. Jamais son corps ne se reconstituait. Le jour de l'accident, la pluie avait laissé ses marques, et elles ne s'étaient jamais effacées. Là, maintenant, assis à contempler les tourbillons aqueux, il osa approcher son visage du torrent. Et, dans un murmure, il posa cette question qui le torturait depuis des années: "Que se passerait-il si je devenais entièrement eau?"Il ne s'attendait pas à ce que l'on lui réponde. Ce fut pourtant ce qui se produisit: « Alors tu deviendrais flaque » affirma une belle voie féminine. « Où bien, tu as une autre solution. Comme moi, tu choisis de finir ta vie dans cet élément, que tu sembles aimer tant. Il te suffit d'y entrer, et de laisser le courant t'emporter. Tu te dissoudras dans les flots. Ton esprit sera encore vivant. L'eau s'évaporera, et toi avec. Alors tu iras dans les nuages. Puis il pleuvra, et tu seras déposé un peu partout. Tu nourriras la terre, grossiras les lacs et les rivières, alimenteras une source...Sous forme liquide, tu sillonneras le monde. Jamais tu ne mourras. De toutes façons, après la mort, c'est le même principe, sauf qu'au lieu de survivre dans l'eau, les autres vont dans la terre. Ou dans le feu si ils décident de se faire incinérer. Ceux qui vont dans l'air disparaissent d'un coup. Ce sont les fameux disparus jamais retrouvés. La nature a besoin de se reconstituer, et pour cela, elle prend de la matière humaine. On alterne. Un jour, on réintègre un corps solide et on oublie tout. Il y en a plusieurs comme toi. Tous ceux qui ne deviennent pas terre sont plus rares, et ils restent plus longtemps sous forme élémentaire. Mais à chaque vie, l'élément qui nous était destiné change. Je n'avais pas le droit de te donner ces explications, j'ignore ce que je risque. Mais je voulais aider quelqu'un pour une fois. -Merci. Comment t'appelles-tu?-Oh! comble; Ondine.-Depuis combien de temps es-tu ici?"Ondine était partie. Du moins il le supposât, car elle ne lui répondit pas. Il avait apprécié sa compagnie. Il évitait toute présence humaine, car il était devenu un véritable phénomène de foire. Que feriez-vous, si vous voyez un type à moitié liquide passer devant votre fenêtre? Du coup, la solitude pesait sur ses épaules. Sa famille et ses amis le croyaient mort. Normal, il était censé s'être noyé. Comment aurait-il pu résister aux flots qui l'avaient dévoré le jour de l'accident?La pluie commença à tomber. LE fléau. Il courut se réfugier dans le premier abri venu, une rudimentaire cabane en bois, constituée de quatre planches, surement construite par des enfants. Il se colla au fond de la cabane, espérant que la pluie ne tomberait pas à l'intérieur. Une dizaine de stries avaient ajouté de nouvelles marques sur son corps. Ces années passées ainsi, à se terrer pour quelques gouttes. Quelques larmes qui pouvaient l'handicaper. Ou le tuer. Les années de cette impossible vie de solitude et d'inquiétude avaient laissé leurs marques sur son visage, autrefois magnifique. Et aussi dans son esprit. Il haïssait cette vie. Comme il aurait voulu revoir sa femme, ses enfants abandonnés en bas âge, ses parents! Pour cela, il aurait donné n'importe quoi. Mais il était loin d'eux. Et seul. Au bord de la dépression. Non! Il ne fallait pas qu'il se laisse abattre. Il devait continuer. Vivre. Pour les coups de blues dus à la solitude, une seule solution: voir du monde. Et les seules personnes qu'il connaissait étaient les habitants de la péniche. Il courut leur rendre visite. L'embarcation était assez belle, faite de bois ciré chêne foncé, et à la proue ouvragée. La famille l'accueillit à bras ouverts. Le mari était un homme fort, à la peau burinée et au visage mangé par une barbe drue. La femme était une petite rousse excentrique, aux yeux vert pomme. Ils avaient deux enfants, qui l'adorait. A chaque fois qu'il venait leur rendre visite, ils lui sautaient dans les bras. C'était là les seules personnes à ne pas avoir pointé du doigt sa transformation. Bien sûr, il leur avait expliqué ce qui s'était passé, et ils l'avaient accepté assez facilement, contrairement aux autres personnes avec qui il avait essayé de prendre contact. Il resta longtemps dans la péniche, à discuter avec eux. Il se confiait. Il en avait bien besoin. En parlant, petit à petit, l'idée gagna son esprit. Après tout, pourquoi pas? D'autres l'avaient fait avant lui. De toutes façons, il n'avait rien à perdre. Mais avant, il voulait revoir ceux qu'il aimait. C'était un long voyage, et il n'avait que ses jambes pour traverser la moitié de la France. Mais peu lui importait. Le temps ne comptait pas. Il partirait, coûte que coûte. Pendant plusieurs mois, il gravit des collines et traversa des plaines et des forêts. Il allait dans les endroits les plus déserts, et eût la chance de ne tomber sur aucune présence humaine. N'ayant besoin ni de boire, ni de s'alimenter, il ne s'arrêta que pour dormir, ou pour s'abriter en cas de pluie. Mais sa route n'étais pas jonchée de maison et de cabanes, et à la fin de son épopée, son état s'était amplement aggravé. Mais il n'avait pas renoncé. Et quel ne fut pas son bonheur quand il aperçut enfin les tours du château de Moussy. Il y était! Plus que quelques minutes de marche. Il décida de s'installer pour le reste de la journée. Un bosquet d'arbres le cacherait. Quoi qu'il en soit, il n'avait pas l'intention que sa famille le voit. Il irait leur rendre visite de nuit. Il savait où sa femme rangeait la clef. Pourvu que rien n'ai changé. Pourvu qu'ils n'aient pas déménagé. Il était dans tous les cas inutile de s'inquiéter avant le moment voulu, il fallait attendre la nuit pour le savoir. Alors il attendit. Les minutes semblaient des heures. A un moment, il vit une voiture se garer et une silhouette féminine en sortir. Une silhouette qui n'avait pas bougé d'un pouce. Celle de la femme qu'il aimait. A sa suite, un homme. Ils s'embrassèrent. Sa femme avait refait sa vie. Il ne pouvait pas le lui reprocher, mais cela lui planta une flèche dans le cœur. Il se mit à pleurer. Avant, il ne pleurait jamais. Mais le poids des années passées lui avait fait admettre que c'était indispensable. Le temps continua d'avancer, trop lentement. Et enfin, le soleil disparut à l'horizon, dans un balai flamboyant. Le crépuscule s'installa, suivit par la nuit. Il attendit encore. Puis, lorsqu'il pensa que tout le monde dormait, vers deux heures du matin, il se leva et s'approcha de la grande maison de pierres. La clef n'avait pas changé de place. Il ouvrit la porte qui grinça légèrement. Il stoppa net et écouta. Pourvu que personne ne l'ait entendu. Apparemment, non. Alors il continua, à pas de loup. Il grimpa l'escalier, évitant les marches qu'il savait grinçantes. Le long du couloir, il y avait plusieurs pièces. La première était la chambre de son fils, le petit dernier. Il rentra, sans bruit. Un garçon de neuf ans dormait en chien de fusil dans un lit double. La chambre était très luxueuse. Ca, ça avait changé. Ils n'avaient jamais étés riches. Il approcha son visage de celui de l'enfant. Il avait ses traits. Il l'observa un petit moment, puis se força à partir en réprimant la furieuse envie de l'embrasser sur le front. Il était tellement ému d'avoir revu son fils qu'il se mit à pleurer de nouveau. La nostalgie d'une époque meilleure s'empara de lui. Il alla ensuite voir sa femme. Il ne s'attarda pas, car il savait qu'elle avait le sommeil léger. Elle se réveillait pour un rien. Mais il était heureux de pouvoir contempler son visage, toujours magnifique. Puis il poussa la porte de la chambre de sa fille, l'ainée. Elle avait les yeux grands ouverts et semblait effrayée. Il s'approcha encore un peu et murmura:« Chut ma chérie, ce n'est que moi. -Papa? lui demanda-t-elle.-Oui »Et elle se calma aussitôt. Il s'approcha encore un peu. « Qu'est-ce que tu fais? Qu'est ce que c'est que ça? » le questionna-t-elle en désignant les stries aqueuses. - Chut, ce n'est qu'un rêve. lui répondit il »Il s'assit sur le lit et la prit dans ses bras. Il l'embrassa puis lui dit qu'il allait partir, qu'il ne fallait pas qu'elle s'inquiète, et que tout ceci n'était qu'un songe à oublier le matin venu. Elle le supplia de rester. Il lui expliqua qu'il ne pouvait pas, mais lui promit qu'ils se reverraient. Il ne lui mentait pas. Dans une autre vie, ils se recroiseraient surement. Puis il partit. Il traversa de nouveau le couloir et sortit de la maison. Il avait presque fini. L'enfer ne l'atteindrait bientôt plus. Oui, tout ceci cesserait enfin.Il se remit en route. Un homme seul marchant dans la brume matinale, mangé par les gouttelettes de rosée. Il n'avait plus rien à perdre, plus rien ne lui faisait peur. Il chemina quelques heures à travers champs et forêts, et il était presque liquéfié quand il atteint sa destination. Tout ce qu'il voulait, c'était ne pas se transformer en flaque avant la fin. Il avait réussi. Il s'accroupit au bord du torrent et y trempa sa main. Elle devint onde. Puis il se jeta dans l'eau glacée, la laissant l'envelopper. Le contact le calma, apaisa ses doutes et ses craintes. Il aimait tellement l'eau. Il devint elle. Alors il sut que c'était ce qu'il devait faire. Sa silhouette se dessina une dernière fois entre la mousse et les fougères qui bordaient le torrent. Ce fût dans les premières lueurs de l'aube de ce quinze Avril 2011 que Karl Johns, Anglais de souche venu habiter en France dans le Val-D'oise, la quarantaine, passionné de sports aquatiques, mourut en laissant derrière lui une fillette persuadée qu'elle n'avait pas rêvé. Mourut, ou naquit.